À travers les paysages vertigineux de l’ile de Cat Ba, Annie et moi avons roulé en motocyclette sur des routes désertes. Après notre randonnée au parc national, nous avons fait une halte en chemin afin d’explorer une caverne.
À l’intérieur, il y faisait frais et ça nous reposait de la chaleur tropicale et du 85% d’humidité du Vietnam. En plus, nous étions seuls comme visiteurs, pas de guide, ni de gardien. Toutefois, s’il n’y avait aucun humain, en contrepartie, des centaines de chauves-souris avaient pris possession des lieux.
Certaines, juste pour nous agacer, venaient frôler notre tête avec leurs ailes d’un air espiègle. Annie m’a demandé de parler fort afin qu’elles nous fichent la paix. Mais vite comme ça, il n’y a rien qui me venait à l’esprit.
Parler fort? En plus, on m’a toujours dit que je parlais trop fort.
Comme demande spéciale, ça me faisait bizarre. Je me sentais comme David Bowie en spectacle qui plutôt que se faire prier par son public d’interpréter ses classiques habituels Ziggy Stardust ou Ashes to Ashes, se serait fait réclamer Day-In Day-On, une de ses plus insipides chansons.
Si Annie m’avait demandé de traiter d’un thème en particulier, c’est sûr que plein d’idées me seraient venues en tête. Mathieu, est-ce que tu pourrais me crier dans les oreilles ton opinion au sujet de l’avortement?
Finalement, j’ai opté pour chantonner Live if Life, le hit des années 80 du groupe autrichien Opus. Live is Life La La La La La… Live is Life La La La La La… Avec ma voix amplifiée par l’écho de la caverne, l’effet était pas mal du tout.
Dans les films policiers, il y a toujours la fameuse scène où l’inspecteur tente de réfléchir comme le tueur en série afin de dénicher de nouveaux indices et savoir qui risque d’être la prochaine victime.
De mon côté, en tant que visiteur de caverne, je me suis imaginé dans la peau d’une chauve-souris vietnamienne. J’ai pensé à ce qui pourrait alors le plus me terrifier. De toute évidence, en haut du palmarès, il se trouvait cette chanson et surtout, interprétée par un Québécois.
Quand je chante en anglais, mon accent produit des ultra-sons terribles pour leurs petites oreilles de chauves-souris. Ça leur provoque même de légers saignements. Bref, je ne sais pas si je les ai traumatisés à vie, mais nous avons pu terminer notre visite sans être importunés.
L’inconscient, ça me fascine. Pour quelle raison, ai-je pensé à cette pièce musicale en premier? Pas le moindre lien à établir avec ma réalité des dernières semaines.
Il faut croire que toute seule, la chanson Live is Life gambadait librement dans le labyrinthe de mon cerveau, lorsqu’elle a reçu un appel radio. Alerte à toutes nos unités, je répète, alerte à toutes nos unités. Vite, il nous faut du renfort!!! Nous avons besoin de toute urgence d’une chanson nulle pas trop difficile à chanter.
Live is Life a répondu aussitôt. C’est bon, je prends l’appel, je suis à quelques secondes de la bouche.
C’est comme tous ces rêves que je fais, nuit après nuit, à propos de mon retour à Montréal. Les images et les impressions me paraissent tellement réalistes qu’à mon réveil, chaque fois je sursaute, étonné de me trouver encore dans un hôtel cheap.
Dans ces rêves, c’est souvent à la maison de mon enfance, mon bungalow à Laval que je débarque avec mes bagages. Je descends avec Annie dans ma chambre au sous-sol et découragé, je constate qu’il y a un ménage considérable à faire. Tout s’y trouve pêle-mêle. Des jouets d’enfant poussiéreux, des rapports d’évaluation que j’ai rédigés, une vieille assiette avec un reste de pâté chinois.
C’est vraiment chien de la part de mon inconscient de me proposer des rêves de la sorte. Pourtant, moi, de mon côté, je n’arrête pas de le vanter. L’inconscient, ça me fascine!!! L’inconscient, c’est vraiment extra!!!
Peut-être que mon retour se déroule dans ce lieu, parce qu’il y a vingt ans de cela, lorsqu’Annie et moi sommes revenus d’Europe, c’est dans cette chambre que j’ai dû reprendre ma vie.
Mais ça serait trop simple. L’inconscient déteste la simplicité. Il est beaucoup trop tordu pour cela.
J’imagine plutôt qu’il veut me laisser entendre que depuis cette époque, je n’ai pas vraiment grandi.
Oui, j’ai vieilli, les années ont passé, mon vocabulaire s’est enrichi. Mais peut-être qu’en fait, toutes mes expériences n’ont été que d’incroyables détours, des détours qui au bout du compte, m’ont toujours ramené au seul et même point de départ.
Je suis demeuré cet adolescent se posant des milliers de questions.
Par contre, cet adolescent a perdu une grande partie de sa naïveté. Son esprit critique s’est aiguisé à un tel point qu’il lui est devenu de plus en plus difficile de s’émerveiller.
Pendant longtemps, ne pas être aimé représentait ma plus grande crainte. Mais maintenant, c’est davantage de perdre ma capacité à aimer qui m’inquiète le plus.
Quand je me promène dans un centre commercial, je ne désire rien. Dans cet univers, je n’existe pas. J’ai l’impression d’être un fantôme qui passe à travers tous les objets qui se trouvent sur son chemin.
Sur ma route, j’ai rarement envie de faire de nouvelles rencontres. Je n’ai pas la sensation d’être intéressant de manière fondamentale. Je le suis pour mes proches, pour les gens que je peux aider par mon travail, mais autrement, partout où je vais à travers le monde, je suis persuadé de n’être qu’un spectre de passage.

Devant notre hôtel, une cinquante de chèvres sorties de nulle part ont tenté de prendre le contrôle de la ville
L’autre jour, je repensais à mon année avant le départ et comment à cette période, je pouvais me sentir. Il m’est venu alors une pensée des plus étranges.
Mentalement, je me suis entendu dire : dans le fond, il était gentil, ce gars.
D’abord, ça m’a donné un frisson de m’observer comme si j’étais un autre. J’ai réalisé que le Mathieu d’avant, il ne m’a pas suivi dans ce voyage, il est resté à Montréal.
Quand je vais revenir, je ne sais pas s’il va accepter que je prenne sa place dans son corps. Peut-être qu’il n’en a rien à foutre de ces histoires de grand voyageur. Va-t-il me traiter comme un esprit étranger venant le hanter?
Puis, pour quelle raison, j’ai pensé gentil dans le fond? Je me croyais méchant? Mais voyons donc!!! À ma connaissance, je vous assure, je n’ai jamais cassé la gueule à qui que ce soit.
Mais de cette réflexion, ce qui me subjugue, c’est cette tendresse. Tendresse à mon propre égard. C’est rare qu’il me soit arrivé d’avoir envie de me prendre moi-même dans mes bras.
Peut-être que pour éprouver un tel besoin, je devais d’abord entreprendre la démarche de devenir un autre, un être complètement étranger à qui j’étais.
Inconscient, qu’est-ce que tu en penses? Inconscient, c’est le temps de parler. Je t’écoute.






























